| Nous maintenant en main le rapport Bouchard-Taylor, un rapport très attendu.
Effectivement, ce rapport est un long exposé, une soutenance d'une variante de la thèse
intégrationniste ou multiculturaliste que Bouchard-Taylor appellent l'interculturalisme.
Les travaux de la Commission auront servi à soutenir la vision personnelle
développée principalement par Gérard Bouchard qui dès le départ l'a affirmée publiquement. Cette vision veut faire du Québec une
société multiculturelle, pluraliste où non seulement survivent mais cohabitent les cultures du monde avec la
culture québécoise. Ce document a pour titre et porte sur la conciliation, principalement la conciliation des cultures et de leurs contenus qui actuellement se heurtent au sein de notre société.
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Il faut comprendre qu'en matière d'immigration et par extension d'organisation sociale il existe des "philosophies" que l'on peut
classer en deux grandes familles de pensée :
L’intégrationnisme signifie que les immigrés acceptent de faire partie du tout social.
L’adhésion générale aux règles de fonctionnement, à la langue et aux valeurs de la société
d’accueil laisse toutefois place, en contre partie, au maintien et à l'expression, tant
publique que privée, de l'identité d'origine, des différences culturelles, linguistiques,
religieuses, vestimentaires etc.... Ces immigrés demeurent tant privément que publiquement
différents des membres de la société d'accueil. Cette différence perdure et est encouragée.
Le courant assimilationniste se définit comme une complète adhésion par les immigrés aux
règles de fonctionnement, à la langue et aux valeurs de la société d’accueil. L’expression de
leur identité et de leurs spécificités socioculturelles (religion, langue, tenue
vestimentaire etc...) d’origine sont généralement cantonnées à la seule sphère privée. Ces
immigrés deviennent à terme semblables publiquement aux membres de la société d'accueil au
point où ils n'est pratiquement possible de les distinguer de la majorité.
Il existe des variantes de l'approche intégrationniste. Celle-ci est prônées au Canada
anglais sous le vocable de multiculturalisme. Par exemple le Canada demande à l'immigrant
d'apprendre une des deux langues officielles, d'accepter des valeurs communes. Il présente la
société canadienne non pas comme une société biculturelle mais comme une mosaïque de
cultures. Il encouragera et même mettra sur pied des programmes pour que langue et culture de
chaque ethnie composant la mosaïque subsistent perdurent et se développent. Il sera
conciliant sur l'expression religieuse et cherchera à accommoder toute ces religions par des
arrangements sur l'organisation de lieux de culte, de manifestations vestimentaires : voile
kirpan, turban etc... Le Canada anglais sera ouvert à la manifestation publique culturelle et
religieuse. Les jugements de la Cour suprême du Canada, de par la loi, doivent être teintés de cette vision des choses. Ce qui fut et est le cas. Parmi ces variantes du courant intégrationniste se retrouve la philosophie
véhiculée par la Commission, celle de l'interculturalisme.
Le rapport que nous présente aujourd'hui cette Commission est résolument de cette école. Il n'y a pas, dans les faits, de véritable différence entre l'interculturalisme à la Bouchard-Taylor et le multiculturalisme canadien ou l'intégrationisme. Tous prônent une politique d'intégration douce et d'échanges culturels. Le fait de dire qu'il existe un tronc commun comme le disent Bouchard-Taylor n'a rien de différent de la proposition des intégrationnistes pour qui les immigrants doivent partager un corps de valeur commune. Les spécialistes de ces questions s'entendent presque tous pour dire qu'il n'y a là que des questions de nuances. Bouchard-Taylor en font quelque chose d'original. Il n'en est rien et ils essaient à notre avis de nous endormir par le vocabulaire. Multiculturalisme et interculturalisme, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. Pas surprenant d'ailleurs que la Commission ne dise à peu près rien du cadre constitutionnel et ne voient pas les dangers posés par les jugements de la Cour suprême du Canada qui s'appuie sur une vision de la société qui ne convient pas aux Québécois. Ça ce n'est pas qu'une querelle de mots. Que non.
Le Québec a historiquement et jusqu'à aujourd'hui adhéré dans les faits à la thèse assimilationniste bien qu'au
niveau du vocabulaire on utilise, ici, un langage moins cru, apparenté à celui des intégrationnistes. Cette
thèse est éminemment réaliste en ce sens qu'elle constitue, dans les faits, l'évolution
jusqu'ici normale des sociétés. Toute l'Amérique s'est faite par l'assimilation effective des
immigrants et même, à plusieurs endroits, des autochtones à la langue, à la culture et souvent à la religion du colonisateur.
Évidemment, il y a eu influence. On peut penser aux habitudes alimentaires entre autres. Les
U.S.A. se sont construit de la sorte. Le Canada et le Québec ne sont pas des exceptions. Dès
le 18 ème siècle, Allemands, Irlandais se sont fondus dans la majorité francophone. Bien des
Québécois ont des ancètres O'Mally et Scott.
Ce sont surtout les pays anglophones dont l'Angleterre et le Canada qui récemment ont adhéré
ou été tentés par la philosophie intégrationniste. Il faut reconnaïtre que ce n'est pas un
succès et qu'il semble qu'une telle approche suscite plus de tensions sociales qu'elle en
résout. C'est aussi une chimère. Pratiquement parlant toutefois, peu importe les écoles de pensée, il n'y a pas de société qui n'assimile pas ses immigrants à plus ou moins long terme.
Effectivement et globalement le Québec agit actuellement dans le sens de la philosophie
assimilationniste. C'est ainsi que le Québec exige l'apprentissage du Français, ne supporte
pas à long terme le maintien des langues d'origine. Cela relève du privé. Il insiste sur
l'adhésion à la culture francophone et à ses manifestations concrètes. Il ne soutient pas, à
long terme, les cultures d'origine. Le Québec a tendance à étendre l'espace occupé par le
caractère laïc de la société : État, École etc.. Le Québec ne se sent pas de responsabilité à
l'égard de la préservation des religions des immigrants. Il considère la religion comme
quelque chose de strictement privé et ne favorise pas l'expression publique d'aucune
religion. Le récent projet de Loi du Parti Québécois sur la citoyenneté s'inscrit dans la mouvance assimilationniste. Il constitue un revirement notable car ce parti a professé longtemps, pour des motifs électoralistes et dans la perspective d'un référendum, une politique d'appui aux "communautés culturelles".
Le Québec ne se définit pas comme une mosaïque culturelle. Le Québec prône le
monoculturalisme, il exige que l'immigrant se fusionne dans une culture commune : une
culture, plusieurs ethnies qui se fusionnent à la majorité. Il veut faire de l'immigrant un
Québécois le plus rapidement possible. Il va financer son apprentissage de la langue française,
enseigner les us et coutumes de la majorité à l'immigrant. En bout de piste, il veut
assimiler l'immigrant. Un immigrant qui réussit sa démarche, c'est un Grégory Charles, une
Liza Frula. Bien plus, plusieurs voient le Canadien anglais venant d'une autre province comme
un immigrant qui doit lui aussi s'assimiler à la majorité. Rappelons-nous la fameuse clause
Canada de la loi 101 originale.
Le parti pris de Bouchard-Taylor, c'est l'interculturalisme, le pluralisme, la diversité
qu'il oppose aux pratiques d'assimilation qu'il juge" autoritaires", dépassées, racistes et
immorales. Viser l'assimilation des immigrants, c'est le repli sur soi, la thèse du soutien à
la peau de chagrin...
Tout au long du document qu'ils livrent, les deux Commissaires s'évertuent à démontrer que le
Québec est déjà devenu dans les faits une société multiethnique, multiculturelle,
diversifiée. C'est précisément ce changement intervenu récemment qui est à la base des tensions actuelles et que la Commission se devait d'examiner plutôt que d'en nier les conséquences qui créent de fortes tensions.
Il faut réaliser que les motifs qui ont supporté la création de la Commission tirent précisément leurs origines de changements intervenus dans la nature, l'origine, le nombre des immigrants. Ceux-ci diffèrent beaucoup des immigrants du siècle dernier qui étaient blancs, chrétiens et, pour bon nombre européens. Les immigrants actuels sont largement musulmans, issus d'Afrique du Nord et culturellement fort différents. Plusieurs races, autre que les blancs, constituent aussi l'immigration actuelle. C'est ce choc des cultures et des façons de vivre et d'être qui sont à la source des difficultés et tensions actuelles. Comment traiter ce changement de paradigme, voilà le défi posé à cette Commission.
La Commission estime que ce changement doit être reconnu comme tel, accepté et même valorisé. Les Commissaires annoncent aux Québécois que ce sont eux qui devront apprendre à vivre dans une société qui ne sera plus jamais celle qu'ils ont connue et dans laquelle ils se retrouvent. C'est aussi aux Québécois de s'adapter aux immigrants. Les tensions actuelles sont dues selon Bouchard-Taylor à l'hermétisme des Québécois. Ce que Bouchard-Taylor propose aux Québécois, c'est de devenir autres, d'être perméables aux autres cultures. Ils proposent aussi le même mouvement aux immigrés.
Ce n'est pas tout. Tout au long de ce Rapport, les Commissaires s'étendent, en grandes démonstrations, pour soutenir que
l'immigration ne constitue pas un danger au point de vue linguistique, au niveau de la
laïcité, de la religion. Ils cherchent à apaiser les craintes des Québécois en leur faisant la démonstration de l'existence d'un non problème! Le ton partout comme l'indique le titre du Rapport de la Commission est d'abord... conciliatoire.
Le Rapport s'attaque évidemment à toutes les opinions négatives à l'égard de sa thèse sur l'immigration. Les problèmes posés par les Hassidimes sont jugés assez insignifiants, le foulard, hidjab, burqa et autres symboles socio-religieux de l'Islam ne posent pas de réel problème en regard de l'égalité homme-femme. La Commission devient toutefois précise et assez incohérente quand elle clame la laïcité de l'État et exige de ses hauts dirigeants la plus pure neutralité et laïcité, il introduit aux niveaux inférieurs (écoles, enseignants, infirmières, élèves) une permissivité assez incompréhensible... La Commission fait aussi quelques culbutes restrictives sur les lieux de cultes dans les écoles, universités, le crucifix à l'Assemblée nationale etc... Or les Québécois sont loin, très loin d'être unanimes sur certaines de ces façons de faire.
On peut dire de ce rapport que c'est "un trou, une cheville". Cette stratégie de présentation
des Commissaires inclut la dénonciation de tout ce qui s'oppose à sa thèses et qu'il définit
souvent comme comme des "préjugés". Il dénonce certaines expressions qu'il classe comme
racistes telles Québécois de souche, communautés culturelles, minorités visibles. La
Commission propose donc une lutte au vocabulaire courant des Québécois et met de l'avant une
terminologie qu'il juge suffisamment aseptisée. Ces passages prennent effectivement un peu
l'allure d'un tirade d'Elvis Gratton. Il y a une limite au jeu de la rectitude politique. La
Commission en jouant au sépulcre blanchi en prétextant la difficulté de nuancer les choses tombe ainsi dans un certain ridicule.
Tout ou presque y est absous, y compris les jugements de la Cour suprême en matière d'"accomodements".
L'"accommodement" est un terme lui aussi banni car niant l'égalité de droits de l'immigrant.
On parle plutôt d'harmonisation.
Il ne s'agit pas ici de reprendre toutes les dimensions de rapport et de dresser un autre
portrait, l'autre face de Janus, d'élaborer ici un contre-rapport.
Sauf qu'il est aussi souvent possible de tout autant soutenir une thèse opposée, celle de
l'assimilation et de prôner une série de mesure favorisant cette thèse.
La Commission tombe aussi dans la facilité quand elle considère que le Québec est discriminatoire dans sa non reconnaissance effective des "compétences" des immigrants. Il y aurait lieu qu'on examine réellement et objectivement la qualité des diplômes des gens qui viennent de pays sous développé. La Commission ne l'a pas fait et a surfé encore là sur des statistiques toutes favorables à sa thèse.
Quand un pays a un PNB per capita, de 500 ou 2,000 $, il n'a, de toute évidence, pas un système de santé, des pratiques socio-sanitaires comparables aux nôtre. Ses routes, son système d'éducation sont loin, très loin d'être aussi comparables. Son secteur industriel est évidemment incomparable. Médecins, infirmières, ingénieurs etc ne sauraient aucunement se comparer aux professionnels formés ici pour faire face à des réalité autrement différentes et d'une autre ampleur. Se pourrait-il qu'on se leurre sur la compétence des immigrants? Se pourrait-il qu'à l'image de leur pays d'origine, leur formation souffre aussi d'un certain sous-dévelopement? Il est temps de connaître le fin fond de cette histoire plutôt que de traiter de raciste ou de discriminatoire toute personne ou entreprise ayant des réticences à l'égard des compétences des immigrants. C'est ce que la Commission fait.
La Commission atténue souvent toutes les données qui pourraient ébranler sa thèse. Elle le fait, par exemple, en jouant avec les données temporellement les plus favorables à leur thèse. C'est ainsi qu'elle met un bémol sur le risque de basculement à l'anglais de la région métropolitaine. Au delà de toutes ces saltimbanqueries statistiques, il est un fait concret, vérifiable empiriquement que l'anglais est à force égale à Montréal. Or la population anglophone de souche du Québec et de Montréal a régulièrement diminué en nombre et en pourcentage depuis trente ans. Ce regain et cette force de l'anglais nous ne pouvons le devoir aux francophones, nous le devons incontestablement aux choix linguistiques effectifs des immigrants. Le problème est réel quoiqu'en dise la Commission et il n'est pas réellement en voie de règlement.
Chose certaine, les Québécois au fil de différents sondages sont majoritairement favorables à
une assimilation de fait des immigrants. Les Québécois veulent des Normand Brathwaite, des
Joseph Facal, des Naïm Kathan. Ils ne veulent pas qu'on dépense pour soutenir les groupes communautaires selon la perspective des intégrationnistes et pour faire perdurer les cultures des immigrants.
Ce Rapport constitue souvent un contrepoids de l'opinion publique et jusqu'à un certain
point une insulte à l'égard de la pensée de la majorité. Quand on lit ce rapport, quand on considère la
thèse mise de l'avant on réalise qu'en dépit des audiences qui ont révélé des consensus forts
et clairs autour de certains thèmes, les Commissaires ont choisi délibérément d'en ignorer plusieurs. C'est ainsi qu'il est difficile pour plusieurs de concilier les recommandations sur l'égalité homme-femme et le port du hijab.
Les Commissaires ont navigué entre leur idéologie, leurs opinions personnelles et les vues de la population et c'est ce qui rend ce rapport quelques fois biscornus. Non seulement ce Rapport ne résoudra pas grand chose, non seulement ne rencontrera-t-il pas un solide appui populaire si nécessaire à sa survie et à son application mais il ne rencontrera pas non plus un appui politique clair d'aucun des partis, les Libéraux étant toutefois plus enclins à soutenir certaines idées. Il faudra que les politiciens fassent leur travail et légifèrent en tenant compte des consensus sociaux. Le Gouvernement Charest n'aura que gagné du temps. C'est d'ailleurs ce qu'il voulait.
En filigrane à ce Rapport, les Commissaires n'ont pas vraiment tenu compte de la fragilité de la société québécoise qui, on le sait, nage dans un univers anglophones. Le Rapport nie les motifs qui supportent l'anxiété des Québécois. La présence inéluctable de l'anglais et la connaissance souhaitable de cette langue commune à l'Amérique du Nord commande dans le seul bastion francophone de taille en Amérique du Nord qu'en ses murs la langue, la culture québécoise soient fortes, le plus fort possible. Il est totalement irréaliste d'imaginer que les Québécois s'entourent d'un univers multiculturel ou interculturel. Contrairement aux vues des Commissaires, il est impératif que les Québécois fassent tout en leur possible pour assimiler au mieux et le plus rapidement possible leurs immigrants. Cela ne signifie pas pour autant qu'il faut bousculer et rudoyer les immigrants. La Commission aurait pu aller beaucoup plus loin, au delà de mesures sur l'amplification sur les mesures d'assimilation mais ce n'était pas tellement conforme à son idéologie.
Les Québécois demandent qu'un message clair aux immigrants en matière d'intégration
(assimilation). Au Québec on parle français, on aime le hockey et le sirop d'érable. En ce
sens, les Québécois se veulent et sont accueillants. De nombreux témoignages d'immigrants le
confirment. Le message que les Québécois veulent clair c'est qu'on veut faire des immigrants
des Québécois le plus rapidement possible. Pas d'éternels Israelo-Québécois, pas des
Irako-Québécois, pas des Mauritano-Québécois. Le Québec ne veut pas d'une société multiethnique et multiculturelle qui résiste à l'assimilation.
Une des recommandation centrales de la Commission à l'effet d'adopter une loi ou une politique sur
l'interculturalisme, n'a aucun sens. Il n'est pas question d'imposer aux Québécois un carcan
idéologique dont ils ne veulent absolument pas.
La Commission a produit un Rapport qui comprend des observations et recommandations intéressantes (francisation, régionalisation de l'immigration, balises communes sur les accommodements etc...). Les
Commissaires on fait réaliser des études tout autant utiles. Cette Commission aura été une
occasion privilégiée de sonder les Québécois, de les faire réfléchir et ce sera probablement
la contribution la plus originale et celle qu'on devra retenir. C'est ce qui restera des
travaux de cette Commission. Par contre, il est clair que les recommandations du Rapport
seront pour plusieurs tablettées.
Cette situation aurait pu être évitée en choisissant à la fois un autre Commissaire que Gérard Bouchard. On le sait, dès le début on a pu constater son parti-pris pour une vision à œillère des choses. On devra aussi tirer une leçon sur la composition de telles commissions. Une commission avec 6-7 commissaires n'aurait certainement pas produit le même rapport. Nous sommes convaincus que le rapport qui aurait été produit par groupe avec moins d'opinions préétablies aurait plus collé à la réalité québécoise. Ce Rapport a le défaut d'être d'abord une vue de l'esprit, de "grands esprits", l'expression d'une seule philosophie. Il a le défaut de ne pas tenir compte du fait que les Québécois ont un statut fort particulier en Amérique dont ils sont fort conscients. Ce n'est pas en oubliant cette donnée fondamentale et bien concrète et en versant d'abord dans l'idéologie qu'on répondra aux préoccupations des Québécois. C'est la plus grande faiblesse de ce Rapport et de ses auteurs. Ils ont manqué de jugement.
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